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Octave sonore

Imagerie musicale Involontaire | ep03

Temps de lecture : 10 minutes

En cette période propice aux classements de l’année, aux tops titres écoutés, le temps est à l’écoute de chansons familières notamment sur les playlists dédiées, dans les boutiques, sur les médias… Il est possible que vous vous retrouviez avec un air du dernier morceau écouté coincé en boucle dans votre esprit. Ce phénomène s’appelle l’Imagerie musicale involontaire (IMI), communément appelé vers d’oreille. IMI apparaît spontanément et sans contrôle conscient. En tant que phénomène cognitif spontané, l’IMI peut être considéré à côté d’autres pensées auto-générées telles que l’errance de l’esprit ou la rêverie, qui sont connues pour occuper une part importante de la vie mentale. 

Les épisodes IMI sont pour la plupart agréables, mais peuvent aussi être dérangeants lorsque ceux-ci deviennent omniprésents. Ce phénomène est-il alors contrôlable ? Mon environnement peut-il influencer le type de chanson dans ma tête ? Et à quoi est-ce dû ?

Nous avons rencontré Nicolas Farrugia, co-directeur au projet BRAIN (Better Representations for Artificial Intelligence) pour répondre à nos interrogations. Son intérêt pour la perception auditive et musicale se traduit dans ses recherches, incluant le développement de méthodes innovantes pour mieux comprendre les sons et le cerveau. 

POUR COMMENCER, RAPPELONS LE PRINCIPE D’IMAGERIE MUSICALE :

L’imagerie mentale musicale, c’est une perception interne, une conscience interne d’un objet physique, que ce soit un son, une image, une odeur ou n’importe quoi venant des sens, sans pour autant avoir la stimulation du sens associé. C’est donc le fait d’avoir l’image mentale d’un paysage, mais sans le voir, avoir une mélodie en tête, mais sans l’entendre. On peut imaginer ça avec le goût, l’odorat. Ça, c’est l’imagerie mentale. L’imagerie mentale musicale, c’est donc d’entendre de la musique dans la tête, sans avoir la vibration acoustique du tympan. 

L’imagerie mentale musicale volontaire est très utile et est énormément utilisée par les musiciens, pour la pratique musicale, le solfège. Le fait de s’imaginer une musique nous donne un tempo en tête, c’est une stratégie pour le trouver. Des musiciens qui n’ont pas accès à leurs instruments en voyage travaillent avec leur partition et ne font pas seulement la lire et la comprendre, elle se retranscrit en musique, dans leur tête. 

Pour ce qui est de l’imagerie mentale musicale involontaire, c’est quand nous avons un extrait de musique, une boucle qui vient se répéter dans la tête sans avoir décidé de son arrivée, sans qu’on puisse le contrôler ni l’arrêter. Nous ne sommes pas décisionnaires du déclencheur, et nous ne savons pas d’où vient ce déclencheur. On appelle aussi cela les “vers d’oreille”, ou earworms en anglais.

Le gros de la recherche sur les earworms a été fait entre 2010 et 2015. Il y a un chercheur finlandais, Lassi Likkanen, qui a fait une étude sur un très gros échantillon de 10 000 personnes. Il a montré que plus de 90% des participants rapportaient qu’ils avaient des earworms chaque semaine, voire chaque jour. Certains l’ont constamment. C’est un phénomène très courant et universel dans une société où la musique est disponible facilement partout. Par contre, on ne sait pas si c’était le cas dans le passé, à l’époque ou la musique n’était pas diffusée ni omniprésente comme aujourd’ hui. Nous ne savons pas si les humains ont une tendance à avoir cette imagerie mentale musicale involontaire naturellement.  

ALORS QUELS SONT LES DÉCLENCHEURS DE CE PHÉNOMÈNE ?

Il existe plusieurs types de déclencheurs. Lauren Stewart (Université Goldsmiths, Londres) a notamment mené de nombreuses recherches sur le sujet. J’aimerais évoquer l’étude de 2014, publiée dans le journal PloS One, de Victoria williamson. Elle a fait une étude en ligne où les personnes pouvaient déposer spontanément leurs vers d’oreille en essayant d’identifier quel était le déclencheur. En fonction des réponses, les chercheurs ont identifié des thèmes communs de déclencheur, à savoir qu’est ce que les gens ont tendance à dire sur leur déclencheur de ver d’oreille. Ils en ont observé plusieurs. 

Suite à ce recensement de réponse, il y aurait 4 thèmes principaux et communs identifiés comme déclencheurs. Le premier serait le fait d’avoir entendu le morceau récemment, sans forcément l’avoir entendu de nombreuses fois. Il suffit d’un refrain un peu catchy pop, pour qu’on le retienne ! 

Le deuxième thème important, ce sont les associations d’idées, de part la simple utilisation de mots. Si je vous dis : Banc public, cela fait-il écho à une chanson ?

Pour le coup, cela reste une association directe, mais cela peut être plus indirect. Il peut s’agir d’une association faite par un état émotionnel. Quand nous passons un moment stressant, nous pouvons avoir un morceau précis et particulier en tête. Un air qui est associé à des périodes. Je pense à une période stressante qui fait une association à son état avec un morceau particulier, par exemple celui du dernier mouvement du sonate de Bach au violon, arrangé au piano interprété par une personne particulière. Donc ça peut être quelque chose de très précis, qui dure 14 min, qui est toujours associé à une période de stress. C’est très spécifique. Ça peut être associé à un souvenir, un événement.

Il y a d’autres associations un peu plus complexes. Je me souviens de Lauren Stewart qui citait souvent l’anecdote de cette londonienne qui trouvait le premier ministre de l’époque Anthony Blair “handsome”, ça lui faisait rappeler automatiquement la chanson “the handsome man”. 

Mais pour certains épisodes de vers d’oreille, on ne sait pas d’où il vient, c’est ce qui est aussi amusant. 

QUELS FACTEURS PROVOQUENT PLUS OU MOINS DE EARWORMS ?

Le fait qu’une personne ait une activité musicale, ce qu’on appelle l’engagement d’une l’activité musicale, serait relié à la fréquence des earworms. Ce n’est pas forcément le fait de pratiquer un instrument, ou de connaître le solfège. Écouter beaucoup de musique, aller à des concerts, avoir des artistes préférés, lire la presse musicale est déterminant… Avoir un engagement sans forcement une pratique musicale serait une dimension qui jouait sur la fréquence des earworms.

Pour en savoir plus, le développement d’un questionnaire a été mis en place pour comprendre la variabilité individuelle entre les personnes pour savoir quelle était les dimensions de l’expérience des earworms. Est-ce qu’on est dérangé par les earworms ? Quels sont les liens entre l’imagerie et les mouvements ? Quelle est la longueur de la boucle en tête ? Quelle est la durée de l’épisode ? Est-ce que l’on bouge en rythme avec ses earworms? Est-ce que les earworms nous aident dans le quotidien ? 

Ce questionnaire contient une quinzaine de questions. Plusieurs études ont repris ce questionnaire sur un échantillon de 2000 personnes. 

Les facteurs identifiés sont donc la fréquence (jamais ou plusieurs fois par jour), la longueur de la boucle, la longueur de l’épisode, et des choses plus abstraites comme le caractère désagréable. 

Il existe tout un tas de corrélation entre ces facteurs là, mais on observe que les personnes intéressées par la musique ou portant une sensibilité particulière à l’écoute musicale sont potentiellement moins dérangés par une musique en tête. De plus, le fait d’être intéressé par la musique serait en lien avec le fait d’avoir des earwars agréables de façon fréquente.

Pour en savoir plus ? C’est par ici 

CONCRÈTEMENT, QUE SE PASSE T’IL DANS LE CERVEAU ?

Il s’agit de regarder la structure du cerveau en quantité de matière grise. Vous le savez, le cerveau est replié, le cortex a une certaine épaisseur. Ça s’appelle l’épaisseur corticale et c’est ce qu’on a regardé particulièrement. Le cortex a une épaisseur différente à différents endroits. Il y a le lobe temporal, frontal, et des subdivisions plus subtiles. Le gyrus temporal supérieur se situe sur le lobe temporal, c’est là où se situe le cortex auditif, on le sait grâce à des études en électrophysiologie. On sait qu’il existe une sous-partie du gyrus temporal supérieur très sensible à l’auditif. 

Lorsqu’on entend la musique, on va avoir une grande partie du cortex temporal qui va être activité, qui correspond au gyrus temporal supérieur. Le cortex auditif primaire et secondaire va également être activé. Lors de l’imagerie musicale volontaire, on observe plutôt l’activation du cortex secondaire.

Lors de l’imagerie musicale involontaire, nous ne savons pas. Pour une raison simple : comment faire ? Mettre une personne dans un IRM en attendant qu’elle ait un ver d’oreille ? 

Comme c’est un phénomène cognitif involontaire, nous n’avons pas de manière de le déclencher. Il y a le lobe temporal, frontal, et des subdivisions plus subtiles. Pas spécialement sur la musique, mais sur d’autres aspects comme le fait de rêvasser, de penser a autre chose. 

À ce jour, personne n’a réussi à discerner l’activité cérébrale d’un cerveau qui a de l’imagerie musicale involontaire de manière spontanée. Mais ce qu’on a fait, c’est qu’on a essayé de voir s’ il y avait des changements dans la structure chez les personnes qui avaient plus earworms que d’autres. On peut le faire grâce au questionnaire. C’est l’étude que j’ai publié en 2015 dans le journal «Consciousness and Cognition » : « Tunes stuck in your brain: »

Pour voir l’étude c’est par ici !

On observe une corrélation entre l’épaisseur corticale du cortex auditif et la fréquence.On a observé un autre endroit d’activité dans le cortex préfrontal. Ce cortex est impliqué dans à peu près toutes les fonctions cognitives du cerveau. On en a fait l’interprétation de l’inhibition. Une autre zone aussi est impliquée, celle au centre dans le cortex cingulaire postérieur et c’est justement un hub de communication centrale dans le cerveau qui serait impliqué dans les formes spontanées de cognitions : l’aspect automatique, le fait d’avoir des pensées spontanées, le voyage de l’esprit…

DES HYPOTHÈSES ?

J’ai des hypothèses personnelles que je n’ai jamais pu tester. Il y a d’autres formes de cognitions spontanées et involontaires. On estime à plus de 50% de l’activité d’éveil le fait d’avoir une activité mentale non reliée à l’environnement. Typiquement quand vous faites une activité machinale ou répétitive, comme faire la vaisselle, conduire une voiture, etc.. Les hypothèses qu’on peut en tirer pour l’imagerie musicale involontaire sont de cet ordre-là pour moi, il y a tout un tas de choses qui se passent, et plus on a un lien fort avec la musique, plus on aura tendance à stimuler ces réseaux d’associations entre des domaines cognitif qui n’ont rien à voir à la base. On fait les mouvements sans y penser, c’est ce que l’on appelle la mémoire procédurale. Du coup, le cerveau peut nous faire penser à autre chose, ces 50% viennent de là. C’est la même chose quand on s’ennuie, il y a de la place pour d’autres pensées. La marche, également, stimule les rêves éveillés, la contemplation, la méditation aussi. C’est très courant qu’on ait une activité cognitive inconsciente, ou tout du moins, non reliée à l’environnement. Les hypothèses qu’on peut en tirer pour l’imagerie musicale involontaire sont de cet ordre-là pour moi, il y a tout un tas de choses qui se passent, et plus on a un lien fort avec la musique, plus on aura tendance à stimuler ces réseaux d’associations entre des domaines cognitif qui n’ont rien à voir à la base.

On peut penser à l’expression « Économiseur d’écran sonore » (un concept proposé par Lauren Stewart), les earworms pourraient faire écho à ça : C’est impossible à tester, mais c’est une hypothèse valable. On observe une espèce d’émergence spontanée qui fait fonctionner les réseaux cognitifs de manière consciente et inconsciente. Ce serait comme si il fallait les entretenir. C’est impossible à tester, mais c’est une hypothèse valable.

L’hypothèse que je fais, c’est que les quelque donnée qu’on a des scientifiques indiquerait que les tendances à avoir plus ou moins earworms serait relié à un ensemble du cerveau qu’on sait contribuer à quelque chose de plus globale sur les formes autogérées de cognition. Les choses qui viennent de l’intérieur de la personne : une recombinaison entre mémoire, émotions, vécu personnel, culture education À partir de là tout est possible ! 

De manière plus globale, on peut raconter sa vie à partir de la musique parce que j’ai des souvenirs, des moments associés à des souvenirs musicaux. C’est multimodal. Je ne sais pas si c’est exclusivement spécialisé à la musique, mais disons qu’avec l’aspect boucle de la composante auditive, l’imagerie sonore devient spontanée et universelle.

LA COMPLEXITÉ DE L’OEUVRE JOUE-T-ELLE UN RÔLE ?

Une étude a été faite précisément sur ce sujet par Jakubowski en 2016. En reprenant les données des questionnaires, elle a essayé de prendre les morceaux qui avaient été déclarés comme étant des earworms. Elle en a tiré un TOP 10 en Angleterre en comparant les tops d’écoutes et le phénomène associé aux vers d’oreille. 

Pour en savoir plus, c’est par ici !

Une autre étude que nous pouvons mentionner, c’est celle-ci (menée avec Kelly jakubowski et Lauren Stewart), dont l’objectif était de comprendre un peu mieux quel rôle jouent les vers d’oreille. Précisément, nous avons voulu tester l’hypothèse que les vers d’oreille pouvaient influencer l’état émotionnel. Pour tester cette hypothèse, nous avons donné une montre équipée d’accéléromètres, à plusieurs participants. Ils devaient garder cette montre pendant quatre jours, et s’ils avaient un ver d’oreille, ils devaient taper avec leur main sur la montre en suivant le tempo de la musique. Dès qu’ils le peuvent, les participants devaient également compléter un petit questionnaire sur les détails de l’earworms, identifier la musique si ils en étaient capables, et ils devaient décrire l’état émotionnel actuel, avec des questions sur l’éveil et la valence. Ça, à chaque épisode de ver d’oreille. On a récupéré les données et nous avons su montrer que le tempo est lié positivement à l’état d’éveil. Il y aurait donc un lien entre la rapidité du tempo et l’état d’éveil. 

Pour en savoir plus, c’est par ici !